Roméo + Juliette

Romeo + Juliet
De Baz Luhrmann
Sortie le 9 avril 1997

10/10

Pour la Saint Valentin, la plus grande histoire d’amour de tous les temps s’invite sur Le monde de Squizzz, et qui plus est dans sa version la plus ambitieuse, celle de l’australien Baz Luhrmann. En transposant l’œuvre de Shakespeare de nos jours, le réalisateur a voulu rendre un vibrant hommage à l’intemporalité du récit. Et il n’est pas peu dire que c’est réussi, car quinze ans après sa sortie, le film n’a rien perdu de sa force et de sa modernité. Pourtant la tâche n’était pas aisée. En conservant le texte d’origine, Luhrmann ne pouvait que compter sur l’ingéniosité de sa mise en scène pour offrir une nouvelle lecture à une histoire traitée et retraitée sous tous les angles possibles. Par des plans et une photo absolument magnifiques, un rythme parfaitement géré, une BO pop monstrueuse, un montage tantôt clippesque, tantôt subtile, des décors et des costumes entre réalisme et imaginaire, et un casting quatre étoile, Luhrmann rend ses lettres de noblesse à une œuvre presque banalisée à force d’être adaptée. Retour sur son travail de mise en scène à travers l’analyse de quelques séquences majeures du film.


Le prologue

Luhrmann transforme le prologue de Shakespeare en une sorte de programme de théâtre qui présente en quelques mots la pièce qui va suivre ainsi que ses personnages. Par son montage stroboscopique montrant quelques uns des moments forts du film, ainsi que l’utilisation des intertitres et de la voix off, ce programme prend des allures de bande-annonce, transposant alors directement la pièce dans du pur cinéma.

La rixe

Le film s’ouvre sur le légendaire combat entre Montaigu et Capulet. Ici il va reprendre tous les codes d’un affrontement entre deux gangs urbains. Chaque bande possède ses caractéristiques, que ce soit dans leurs tenues ou leurs voitures. Chacune possède également une couleur propre (le jaune s’oppose au bleu) et un emblème (sur les armes). Le montage est dynamique, certains plans sont accélérés, les pneus crissent. Mais, non content de transformer une rixe du XVIe siècle en guerre des gangs, Luhrmann lui donne en plus des airs de western. Par la musique tout d’abord, par la tenue des Capulet ensuite, et enfin par la mise en scène globale de la séquence. Dégainement de flingues en règle, vent qui fait grincer une pancarte, écrasement de cigarette, bruit métallique des bottes, plans serrés sur les regards, utilisations des ralentis, ou encore rupture du rythme effréné de la scène pour celui plus posé d’un duel.


Les présentations de Roméo et Juliette

Chacun des deux personnages va être présenté au cours d’une scène à l’atmosphère reflétant parfaitement le personnage.
Ainsi Roméo apparaît-il au cours d’une discussion très mélancolique entre ses parents et son cousin. Le Talk show host de Radiohead vient appuyer la scène dès que son nom est évoqué. Le personnage apparaît alors au soleil naissant sur la plage face à la mer. Puis on le retrouve dans ce décor irréel d’un théâtre en ruine, dont le mur de scène est percé d’un énorme trou qui laisse entrevoir la mer. La voix off laisse transparaître les pensées du personnage. Dans sa tenue de dandy et ce décor romanesque, Roméo apparaît alors tel un poète tourmenté. Cette scène est un portrait indirect de Shakespeare, du poète et de son théâtre. Un théâtre qui semble en ruine mais qui renaît tel ce soleil qui vient amplifier sa beauté. Le portrait se poursuit ensuite dans un cadre plus réaliste, montrant un bord de mer envahit par la pauvreté et les prostituées, dans lequel Roméo apparaît en arrière plan, comme perdu, rêveur.
Juliette, elle, va apparaître au cours d’une séquence pleine d’effervescence, rythmée par la 25e symphonie de Mozart, où les plans s’enchaînent à vitesse grand V, quand ils ne sont pas accélérés. Puis ce capharnaüm s’arrête brusquement sur le visage apaisé d’une Juliette coupée de ce monde, la tête dans son bain. Cette présentation donne un côté très enfantin, très candide au personnage, qui ne semble pas faire grand état de tout ce remue-ménage autour d’elle. Le décor rose de petite fille de la chambre de Juliette amplifie cet aspect. L’effervescence de la scène et le sourire de Claire Danes finissent par mettre en avant le caractère enjoué du personnage. Cependant la fin de la scène, qui montre une Juliette moucher sa mère par une réplique cinglante, révèle que la naïveté de la jeune fille n’est qu’apparente.


Le coup de foudre

La scène de la rencontre entre Roméo et Juliette est sans doute la plus mémorable du film, par son romantisme exacerbé. Nous sommes au bal organisé par les Capulet. Roméo est en chevalier et Juliette en ange, bref ça ne s’invente pas. Plus original par contre, la rencontre se fait dans les toilettes. Pas très romantique me direz-vous. Oui mais attention, ce sont des toilettes avec un aquarium qui séparent les hommes des femmes, ça en jette tout de suite plus. Roméo se laisse donc transporter par la beauté des poissons exotiques, quand soudain son regard croise quelque chose d’encore plus sublime, les yeux de Juliette. Jeux de regards à travers l’aquarium, sur fond de Kissing you de Des’ree, et le tour est joué. Pour Luhrmann, le coup de foudre est donc telle une musique qui part des yeux pour venir résonner dans notre cœur. Cependant, si tant est qu’on arrive à se détacher du romantisme de la scène, on constate que celle-ci présage déjà de l’avenir des amants. Leur rencontre est indirecte, l’aquarium formant un mur entre eux, de même que la danse qui suit, Juliette étant dans les bras de Paris, même si son regard danse avec celui de Roméo. L’intervention de Tybalt vient aussi perturber leur rencontre. Les deux amoureux n’échangeront alors leur premier baiser, qu’à l’écart de la foule, dans un ascenseur. Luhrmann joue alors à nouveau sur un romantisme poussé à outrance : gros plans sur les visages, travelling circulaire donnant un côté vertigineux au baiser. Mais alors que la musique atteint son paroxysme, elle est coupée net dans son élan, à la révélation des origines des deux amants. Un drame se dessine à l’horizon.


La scène du balcon

La scène la plus connue de l’œuvre de Shakespeare n’est pas la plus simple à adapter au cinéma. En effet, elle tire toute sa force de son texte, et n’offre pas beaucoup de possibilité de mise en scène. Luhrmann arrive à la réinventer tout en conservant son côté théâtral d’origine. Déjà il annonce la séquence, en la débutant par un Roméo gravissant un muret. Ensuite le décor des dessous de fenêtres de Juliette est très théâtral et plutôt contemporain de Shakespeare. Seule la piscine tranche, et annonce ainsi que c’est elle qui va apporter le renouveau à la scène. Pourtant en petit malin, Luhrmann débute la séquence de la manière la plus classique en faisant monter Roméo au balcon. Mais, surprise, il fait apparaître Juliette, comme par magie, dans la cour, via un ascenseur caché. Il réinvente ainsi la scène, mais va aller encore plus loin en lui donnant un côté plus sensuel, lorsqu’il fait plonger ses deux héros dans la piscine. Le flottement des corps dans l’eau, la lumière particulière qu’elle renvoie, et son bruit confèrent un côté très doux à la séquence. Ainsi Luhrmann donne une véritable originalité à la scène plutôt que de simples champs/contre-champs, qui n’auraient pas sublimé le texte comme c’est le cas avec sa mise en scène. Pour respecter la tradition de la scène, il l’achève cependant par la classique mise en scène du balcon.


Les morts de Mercutio et Tybalt

Les séquences des meurtres de Mercutio et Tybalt sont construites de telle sorte qu’elles se répondent, ce qui est logique puisque la deuxième découle de la première.
La mort de Mercutio est relativement lente et se fait sur la place publique. Mercutio tire presque sa révérence sur la scène du théâtre de la plage. La séquence est construite avec beaucoup de plans larges (les plans rapprochés ne serviront qu’à apporter la part émotionnelle et un minimum intimiste nécessaire à une telle scène) qui relient clairement la mort de Mercutio à un ensemble. Ne faisant partie d’aucune des deux maisons, il est en quelque sorte un dommage collatéral, la preuve que la guerre des deux familles se répercute sur toute la ville (voir aussi les plans sur les passants qui observent la scène), mais également que cette mort va être le point de départ d’une série de malheur. La séquence se termine d’ailleurs par un magnifique plan emblématique qui la relie à la séquence de la mort de Tybalt : un ciel d’orage, le corps de Mercutio au premier plan, et Roméo qui court vers l’arrière plan pour prendre la voiture qui va le mener à sa perte. Le théâtre n’est plus dans la lumière, mais bascule, en même temps que la pièce, dans la nuit et la tragédie.
Les deux séquences sont entrecoupées par une scène où Juliette évoque justement son impatience quant à l’arrivée de la nuit, mais qui revêt ici une connotation poétique et romantique. Un contraste bienvenu qui amplifie encore plus la brutalité de la scène qui suit, où l’on retrouve Roméo au volant de sa voiture, avec une rage et une violence qu’on ne lui connaissait pas jusque là. Contrairement à la mort de Mercutio, qui possédait un caractère de grande tragédie grecque, la mort de Tybalt va être plus moderne, plus violente et réaliste. Le rythme est très rapide, la séquence à lieu de nuit, en pleine ville, et possède un côté très agressif, notamment dans le jeu des acteurs. Puis elle se ralentit d’un coup juste après un plan subliminal sur Juliette. Le corps de Tybalt tombe et la caméra se fixe longuement sur le visage pétrifié de Roméo. Cette rupture de rythme augmente encore l’effet brutal de la scène. La séquence se termine enfin par un double jugement, celui des autorités et le bannissement de Roméo, mais surtout celui de Dieu, qui sera bien plus violent, à travers le plan sur le Christ.


Le final

Comment réussir un climax alors que tout le monde connaît déjà la fin ? Réponse : jouer sur le rythme grâce à un montage et une musique efficaces. Les premières notes du désormais célèbre Escape from Mantua de Craig Armstrong donnent le tempo pour qu’en moins de cinq minutes Luhrmann fasse monter la tension et mette en place tous les éléments qui vont concourir à la perte de Roméo. Le montage va très efficacement alterner les séquences qui vont donner un rythme effréné à la séquence (plans aériens, mouvements brusques de caméra, montage sonore qui mélange la musique à des bruits brutaux d’hélicoptère et de sirènes) et les pauses narratives (plans plus posés, calme sonore), mais suffisamment courtes pour ne pas casser le rythme.
Ce climax sous tension permet au calme olympien de la vraie séquence finale de prendre toute son ampleur. On sait que les dés sont jetés, et dès lors il n’y a plus qu’une chose qui compte : l’émotion. Le rythme est alors très posé, Roméo entame sont chemin de croix à travers la nef de l’église pour rejoindre son lit de mort. Le décor parsemé de bougies donne à la scène un côté à la fois très tragique et très doux. La mise en scène se met ensuite en retrait derrière la force du drame. La séquence se termine par un magnifique travelling arrière vertical en plongée, qui semble faire flotter les deux amants au dessus d’un tapis de bougies. Et au spectateur de verser sa petite larme…

Bookmarquez le permalien.

8 Comments

  1. Ça fait une éternité que je ne l’ai pas vu mais ton article m’a donné envie de le revoir. T’as bien choisi ton jour pour en parler en tout cas. Même si personnellement je risque de me laisser retenter par « Drive » ce soir car j’ai reçu l’édition prestige aujourd’hui :)
    Wolvy128 Articles récents..J. EdgarMy Profile

  2. Aaarghhh ! J’adore ce film. Tu as fait un sacré article, dis-moi.
    Marcozeblog Articles récents..‘La taupe’ de Tomas AlfredsonMy Profile

  3. J’ai une affection pour ce film. Ce n’est pas mon préféré de Luhrmann mais c’est vraiment un pari (gagné) audacieux. Je lui préfère toutefois MOULIN ROUGE, un de mes films cultes.
    Wilyrah Articles récents..[critique] CAFÉ DE FLOREMy Profile

  4. Vraiment chapeau pour l’article ! T’as du passer des heures dessus !
    J’avoue que, personnellement, ce film m’a agacé, surtout par son baroque exacerbé et son aspect trop clippesque. Après, force est de reconaitre que c’est fort original ;) Mais rien n’y fait, je suis plutôt « Moulin Rouge » (alors qu’il m’a quand même filé un sacré mal de tête lors de sa première partie)
    Chippily Articles récents..22 secondes (ou pourquoi les Strasbourgeois l’ont mauvaise)My Profile

    • Ah décidément Moulin Rouge semble l’emporter sur Roméo + Juliette dans ces commentaires ! M’en fout d’abord, lol
      Sinon, oui j’ai passé un peu de temps (mais avec beaucoup de plaisir) sur cet article, même si il ne m’a pas donné autant de fil à retordre que certaines analyses des films de Boyle, parce que j’ai abordé le film scène par scène ce qui est beaucoup plus simple.

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