2011

Festival Lumière : Remise du Prix Lumière à Gérard Depardieu


Le Festival Lumière n’est décidément pas un festival de cinéma comme les autres. A Lyon, terre natale du cinématographe, ce sont les films du patrimoine qui sont mis à l’honneur. Point de compétition, mais juste des moments de partage entre cinéphiles ou simples curieux. Cependant l’absence de compétition ne veut pas dire absence de prix. Mais le prix Lumière n’est pas du genre de ceux qui divisent, mais au contraire qui rassemblent, pour rendre hommage à un grand nom du septième art. Après Clint Eastwood et Milos Forman, c’est cette année Gérard Depardieu qui rentre dans le cercle très privé des primés au Festival Lumière.

Samedi soir, pas moins de trois mille personnes étaient donc réunies pour célébrer l’un des plus grands acteurs du cinéma français. Parmi eux des réalisateurs l’ayant dirigé (Rappeneau, Giannoli, Delépine et Kervern), des comédiens ayant partagé l’affiche avec lui (Pérez, Ardant, Pailhas, Cornillac, Baer, Girardot…), des amis et admirateurs (Beauvois, Carion, Consigny, Dupontel, Vinterberg, Elbaz, Vlady, Giocante, Golino, Gerra, Demoustier…), mais aussi de simples anonymes (comme moi…).

La soirée a débuté par la projection de La Femme d’a côté, qu’ont présenté une Fanny Ardant et un Gérard Depardieu, émus et qui se souvenaient de Truffaut, d’un film qui n’avait pas vraiment de scénario et qui s’était écrit durant les six semaines de tournage. Ont retiendra notamment ces quelques mots de l’actrice, évoquant sa première scène : « Gérard m’a regardée, Gérard m’a tendu la main. Je savais que tout allait se passer comme ça : pas du cinéma, mais comme dans la vraie vie, parce qu’il regardait vraiment, il serrait la main vraiment. » Une belle introduction à ce film sur l’amour passionné, un amour sans lequel on ne peut vivre, mais qui en même temps fait mal, vous brise au plus profond de vous. Truffaut filme la passion destructrice au milieu du quotidien avec toute la maîtrise dont il a le secret. Ardant et Depardieu, sublimes, campent ces deux amants qui tour à tour refusent, succombent, se détruisent, détruisent l’autre jusqu’au point de non retour.


Après le choc final du film, le public revient petit à petit à la réalité. L’amphithéâtre se rallume, Thierry Frémaux appelle toutes les personnalités sur scène. Bertrand Tavernier, président de l’Institut Lumière, prend la parole. « On avait l’impression que l’écran, dès ses premiers films, Gérard Depardieu s’en emparait à l’abordage, un peu comme les pirates s’emparait d’un bateau. C’était tantôt ça, tantôt il rentrait comme un funambule et, tout d’un coup, il se glissait dans un rôle et c’était léger. » « Je pense qu’il y a des dizaines de metteurs en scène qui ont connu un grand moment de bonheur grâce à lui ».

La salle s’éteint de nouveau pour la projection d’un florilège des plus beaux moments de Depardieu au cinéma. Et là, en l’espace d’un quart d’heure, on se rend compte de l’immense étendue de la carrière de l’acteur. Certains de ses rôles sont restés gravés dans notre mémoire, d’autres plus oubliés nous reviennent à l’esprit. En plus de 180 films, Depardieu a tout joué, nous a fait passé par toutes les émotions.

Sous un tonnerre d’applaudissements, devant une salle entière debout, Depardieu s’élance vers la scène. « C’est très, très émouvant et ça fait un drôle d’effet ! ça sent le sapin aussi ! » L’acteur, tel un gamin qui reçoit un cadeau, ne cesse de bouger sur la scène, fait des grands gestes tout en racontant les émotions qui lui envahissent la tête. « Je pense à tous ces amis acteurs qui sont partis, qui sont passés, qui ne meurent jamais, je pense à Marcello, à Marco Ferreri, à Mario Monicelli, à Jean Carmet, à Maurice Pialat, pour moi ils sont toujours là en moi et je pense qu’ils font partie de l’écran et de nos écran à nous. » « Je n’ai jamais vu de ma vie quelque chose dans lequel il y a un battement de cœur aussi puissant ». « Merci à Lyon de me donner ce prix merveilleux et aussi d’avoir un si beau festival, d’avoir des gens qui aiment tant, tant le cinéma et qui ont aussi le sens de la fête, parce que le cinéma ça se partage ». « On fait un métier fabuleux et vous, spectateurs, c’est extraordinaire le métier que vous faites en regardant des films ».

Pour répondre à un tel discours, je citerais Thierry Frémaux : « La fièvre du cinéma n’est pas près de guérir, en tout cas à Lyon ». A l’année prochaine !!!


Festival Lumière – Ciné concert : "Les Quatre cavaliers de l’Apocalypse"


Après la présentation de The Artist en ouverture, le Festival Lumière nous plongeait à nouveau ce soir dans l’ambiance des années 20, avec la projection du film muet Les Quatre cavaliers de l’Apocalypse, dont l’accompagnement musical était assuré en direct par l’Orchestre national de Lyon sous la direction d’Ernst van Tiel (chef d’orchestre sur The Artist, la boucle est bouclée). Une soirée mémorable présentée par l’historien oscarisé Kevin Brownlow.

The Four Horsemen of the Apocalypse
De Rex Ingram
Sortie le 6 mars 1921 (USA)

A voir absolument

Avec son budget de 100 000 $ et ses six mois de tournage, Les Quatre cavaliers de l’Apocalypse peut être qualifié de blockbuster du début des années 20, d’autant qu’il remportera un vif succès outre Atlantique et en Europe. Le film a tout des grandes fresques, mêlant saga familiale et fond historique (la Première Guerre Mondiale) et apportant sa dose d’émotion, d’action et de romantisme, mais s’avère être également une véritable réflexion sur la guerre. Si le film n’évite pas quelques écueils propres au genre, à travers quelques longueurs et lieux communs, force est de constater qu’il sait dans l’ensemble maintenir un bon rythme et regorge de pas mal de surprises. Basé sur un roman de Vicente Blasco-Ibanez, le scénario sait se renouveler et permet au film de reprendre un nouveau départ dès qu’il commence à s’essouffler. Rex Ingram nous réserve ainsi son lot de grandes scènes, dont le célèbre tango, entrainant et sensuel, deux spectaculaires séquences de destruction, ou encore les scènes dans les tranchées dont la photographie est telle qu’on pourrait presque penser qu’elles ont été tournées de nos jours. Il ose aussi, grâce à la métaphore mystico-religieuse, plusieurs séquences tout droit sorties du cinéma fantastique. L’ensemble est admirablement porté par des acteurs au diapason, parmi lesquels Rudolph Valentino dans son premier grand rôle. La partition de Carl Davis, écrite a posteriori, accompagne admirablement le spectateur dans ses émotions, de grands élans dramatiques en instants de douceur. L’entendre jouée en direct par un orchestre symphonique ne fait qu’amplifier son impact, saisissant et transportant. Pour un premier « ciné-concert », je ne pouvais rêver mieux.


Festival Lumière – Ouverture : "The Artist"


Quatre mille cinq cents personnes, dont un étonnant parterre de personnalités du septième art, étaient présentes hier soir à la Halle Tony Garnier de Lyon pour l’ouverture du troisième Festival Lumière, présidée par Thierry Frémaux et Bertrand Tavernier. Elles ont réservé une standing ovation à The Artist et à Michel Hazanavicius, Jean Dujardin, Bérénice Bejo et Thomas Langmann venus présenter le film.

The Artist
De Michel Hazanavicius
Sortie le 12 octobre 2011 (avant-première)

A voir absolument

Pour apprécier au maximum The Artist, un petit conseil, oubliez que vous êtes en 2011, que ce film est un audacieux pari en ces temps de 3D à tout va, et revenez quelques années en arrière. Nous sommes en 1927 et vous vous apprétez à regarder le dernier film de l’étoile du moment, George Valentin. Le film démarre avec les codes de votre époque, mais rapidement vous vous sentez transportés ailleurs, des choses vous choquent, vous titillent les yeux et les oreilles. Serait-ce un film de science-fiction qui prend forme sur l’écran ? Un cinéma avec du son ? Quel bonne blague !

Car oui, à l’inverse d’un Stanley Donen qui acclamait l’arrivée du parlant à grand renfort de musique et d’images colorées dans Chantons sous la pluie, Michel Hazanavicius sonne le déclin du muet en lui rendant un hommage sans paroles et en noir et blanc. L’effet est sidérant de beauté et d’émotion. Par ce parti pris de mise en scène, le réalisateur plonge le spectateur dans une osmose complète avec son personnage principal, ne vivant que dans un monde sans parole, et dont la vie va être perturbée par l’arrivée du cinéma parlant. Michel Hazanavicius aussi perturbe son spectateur, car s’il respecte évidemment beaucoup des codes de l’époque (y compris dans les cadrages et la lumière), il instille ici et là de la modernité (utilisation quasi certaines d’effets spéciaux numériques, quelques scènes sonorisées presque surnaturelles) et bouscule les idées préconçues (pas de grand élans romantiques, pas de surjeu, absence de musique pour surligner les gros moments d’émotion).

Outre une mise en scène parfaitement maîtrisée, Michel Hazanavicius tire aussi le meilleur de ses acteurs. En tête le duo formé par Bérénice Bejo et Jean Dujardin. Elle, lumineuse et magnifique, est l’icône parfaite du glamour des années trente. Lui, magistral, en caricature de la star hollywoodienne des années vingt, qui finit par dévoiler la fragilité qui sommeille en lui. Leur jeu est tout en finesse, leurs sourires et leurs larmes ne sont pas forcés, mais suffisent à retranscrire à chaque seconde l’émotion qui habite leurs personnages.

Enfin, élément absolument fondamental du cinéma muet, la musique de Ludovic Bourse accompagne parfaitement la mise en scène d’Hazanavicius, et rythme admirablement le film. Elle magnifie par moment les émotions, mais sait aussi parfois laisser la place au silence pour ne faire parler que les images et les acteurs.

N’ayez crainte, oui vous pourrez être habité par ce film, même sans paroles, j’en veux pour preuve le niveau d’émotion qui a envahi hier la salle, au point d’arriver à créer un silence parfait dans une salle de 4500 personnes ou à l’inverse de l’inonder d’un tonnerre d’applaudissements.