Rencontres

La leçon de ciné de Clovis Cornillac

Vendredi soir, le lyonnais Clovis Cornillac était de retour sur ses terres natales pour une master-class dirigée par François Bégaudeau. Fidèle à sa réputation, le comédien français s’est révélé très simple et très généreux, revenant pendant près de 2h30 sur sa très prolifique carrière et expliquant sa vision du métier d’acteur.

Fils des comédiens Roger Cornillac et Myriam Boyer, Clovis Cornillac baigne dès son plus jeune âge dans le milieu artistique, mais loin du vedettariat. Conscient des joies et des difficultés du métier, il aspire alors à devenir acteur et « à vivre comme un acteur », c’est-à-dire à en faire sa profession mais sans être reconnu dans la rue. « La popularité est très agréable, mais ce n’est pas un métier ». Cependant il pense au départ prendre une voie différente de ses parents, en s’orientant plus vers le cinéma que vers les planches. « Je me suis toujours ennuyé en regardant mes parents au théâtre. Enfant, je n’avais qu’une envie, c’était monter sur scène plutôt que de regarder. Je me suis rendu compte plus tard que j’étais mauvais public. C’est ceci-dit plus facile au cinéma, car c’est un art plus malin qui utilise la musique, les cadrages… ». A 16 ans, il débute alors dans le film à gros budget de Robin Davis, Hors-la-loi. Calibré pour pulvériser le box-office et projeter ses jeunes acteurs inconnus au rang de stars, le film fait un flop, et ruine les débuts de Clovis Cornillac au cinéma. Il se tourne alors vers le théâtre, où il apprend le métier de comédien, en travaillant notamment avec le metteur en scène Peter Brook. Pendant une quinzaine d’années, il poursuit sa carrière sur les planches, tout en multipliant les rôles de méchants pour la télévision.

Son vrai retour au cinéma aura lieu en 1999, avec Karnaval. « Je connaissais Thomas Vincent pour avoir tourné un moyen métrage avec lui. Il voulait faire son premier long avec moi, mais je savais que le film ne pourrait pas se monter sur mon nom. J’avais déjà vécu cette situation plusieurs fois. La différence c’est que cette fois-ci, il s’agissait d’un film d’auteur pas cher, monté essentiellement grâce aux subventions du CNC. » Son rôle lui vaut une nomination pour le César du meilleur espoir et lui ouvre les portes d’une nouvelle carrière au cinéma.

Son retour sur grand écran coïncide également avec une nouvelle ère dans le cinéma français. « Dans les années 90, certains réalisateurs comme Téchiné, Carax et Desplechin ont cherché à me rencontrer, mais à chaque fois cela se soldait par un échec. Ils étaient à la recherche de comédiens androgynes, plus fins, subtiles. Rien à voir avec moi en somme. On me voyait comme un jeune acteur d’un autre temps. » Mais dans les années 2000, les héros populaires font leur grand retour, et les acteurs plus physiques sont de nouveau au centre de toutes les attentions. Celui que Claude Miller considérait comme l’enfant imaginaire de Devers et Ventura trouve alors sa place dans des films comme Malabar Princess, Un long dimanche de fiançailles, Faubourg 36 ou encore Les Brigades du tigre dans lequel il reprend le rôle de l’emblématique commissaire Valentin. Pour réincarner un héros ancré dans la conscience collective, Clovis Cornillac use d’une certaine naïveté. « Ca ne m’a pas spécialement fait peur. A partir du moment où je trouve de l’intérêt à faire un projet, je me donne à fond. Après les gens jugent. S’ils n’aiment pas ce n’est pas grave. Ce n’est pas agréable mais ça ne me blesse pas. Personnellement j’ai adoré ce film, c’était comme me revoir gamin à l’écran ».

Les rôles populaires, ils les trouvent également dans de nombreuses comédies. Un genre qu’il affectionne pour « l’espace créatif qu’il laisse à l’acteur. C’est plus compliqué dans les films plus sérieux. Mais cela dépend aussi des comédies. Des fois on peut n’avoir aucune limite, et d’autre fois c’est la situation qui prime, et alors tout est millimétré. » L’acteur se lâche complètement pour Eric Lavaine (Poltergay, Protéger et servir) et James Huth (Brice de Nice), s’essaie à la comédie romantique (Au suivant !, L’amour c’est mieux à deux) et d’aventure (Le Cactus), ou encore au film de pote générationnel (Radiostars). L’un de ses rôles le plus mémorable reste celui du footballeur Kevin dans Mensonges et trahisons et plus si affinités… de Laurent Tirard, qui lui vaudra le César du meilleur second rôle. « Le personnage d’Edouard Baer était très écrit, le mien pas vraiment. C’était plus un rôle suggéré qu’il fallait alors inventer, créer. Mais attention, dans ce type d’approche, ce n’est pas moi pour autant qui écris le film. Je propose des choses, après c’est au réalisateur de les utiliser comme il l’entend, notamment par le biais du montage. Mais c’est formidable d’aller chercher des choses, d’essayer. »

Clovis Cornillac a d’ailleurs la réputation d’un acteur bosseur, qui travaille énormément ces rôles en amont. « Au cinéma, on doit en permanence « être au présent », mais pour savoir quoi faire sur le moment, pour être libre à ce moment précis, il faut avoir travaillé avant. Je vois beaucoup de flemme dans ce métier, et c’est quelque chose que j’ai du mal à comprendre, même si on ne mesure pas le résultat au travail qu’il y a derrière. Le fait de ne pas préparer un rôle peut induire une certaine spontanéité. Il se passe quelque chose, c’est formidable, mais c’est impossible à reproduire plusieurs fois, du coup le comédien ne donne pas le choix au réalisateur. En quelque sorte, c’est l’acteur qui fait le film. La flemme induit une sorte d’égoïsme. »

Fort d’un passé de boxeur et « porté par ce qu’il dégage », Clovis Cornillac se sera vite imposé comme un comédien au jeu très physique et « qui ne fait pas dans l’économie ». Il a notamment campé un vrai méchant de cinéma à tendance psychopathe dans Le Serpent d’Eric Barbier. « Je ne voulais pas en faire un méchant à la Terminator. Pour amener la peur, il fallait lui trouver des failles, donner une épaisseur psychologique au personnage. Il fallait que le spectateur comprenne que rien ne pourrait l’arrêter. » Le comédien n’est cependant pas du genre à trop cérébraliser son jeu. « Le problème avec la psychologie, c’est qu’on s’arrange avec la réalité, on essaie de simplifier nos vie pour les rendre plus limpides. On cherche toujours une relation de cause à effet, or la réalité est beaucoup plus chaotique. Dans le jeu, ce qu’on peut amener de surprenant, c’est justement une psychologie plus réelle. Les comportements m’intéressent d’avantage que de rechercher une logique. » Une façon de travailler qui l’a peut-être détourné du cinéma d’auteur, ou tout du moins du cinéma d’auteur mainstream, Clovis Cornillac possédant bon nombre de films indépendants à son actif (entre autres : Je t’aime, je t’adore, La Femme de Gilles, Eden Log, Bellamy…). « Quand on est connu, le choix est grand mais on n’a pas tout ! Mais je ne fonctionne pas sur le « j’aimerai bien, mais je n’ai pas » Si des réalisateurs ne me proposent pas de travailler avec eux, c’est que ça n’a pas de sens pour eux. Je ne suis pas du genre à demander un rôle, c’est au réalisateur de choisir ses acteurs. »

En une quinzaine d’années, Clovis Cornillac est devenu un acteur indispensable du paysage audiovisuel français, allant dans tous les genres et n’hésitant pas à enchaîner les rôles. Au point de se le faire reprocher par la critique. « En fait je n’ai jamais arrêté de travailler depuis que j’ai 14 ans, et j’ai toujours conservé le même rythme. La différence c’est que le cinéma entraîne une plus grosse exposition médiatique que le théâtre. » Depuis un an et demi, le comédien a cependant freiné son rythme de tournage. « Je suis moins sourd aux réflexions des journalistes par rapport à cette boulimie qu’ils associaient à une névrose. Pendant longtemps je m’en fichais, mais je me suis rendu compte que ça pouvait desservir les films que je faisais. De manière détournée, je devais rentrer dans le système. » L’autre raison est que Clovis Cornillac se lance aujourd’hui dans l’aventure de la production et serait également tenté par la réalisation. De nouvelles ambitions qui ne sont pas pour nous déplaire, et que l’on ne manquera pas de suivre de très prés.


La leçon de ciné de Ludivine Sagnier

Jeudi soir, le Pathé Bellecour de Lyon recevait un des jeunes anges du cinéma français. Ludivine Sagnier est en effet venue illuminer une des salles obscures pour une leçon de cinéma, animée par François Bégaudeau. Loin de l’image de blonde aguicheuse véhiculée par nombre de ses rôles (même si physiquement la réalité ne renie pas le grand écran), la jeune actrice se révèle être simple et sympathique, et possède un regard très lucide et intelligent sur sa courte mais prolifique carrière.

C’est dès l’âge de 6 ans que la petite Ludivine Sagnier prend ses premiers cours de théâtre « pour échapper aux cours de piano » et « faire comme sa sœur ». Jouer la comédie n’est alors pas vraiment sa vocation, mais le devient lorsqu’elle intègre à 15 ans le Conservatoire de Versailles. Elle y découvre le répertoire classique, et y remporte les premiers prix des concours classique et moderne. Elle quitte le Conservatoire à 17 ans pour monter sur les planches en tant que professionnelle, avant d’être rapidement happée par le cinéma, et notamment François Ozon qui lui offre le rôle d’Anna dans Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, adaptation de la pièce « Tropfen auf heiße Steine » de Fassbinder. Le réalisateur la repère alors qu’elle vient de remporter le Lutin de la meilleure comédienne pour son rôle dans le court-métrage délirant Acide animé. Il lui demande alors si elle « veut faire du théâtre au cinéma avec lui ». La mise en scène très théâtrale d’Ozon pour ce film correspond alors parfaitement à la formation de la jeune Ludivine Sagnier.

Le réalisateur et l’actrice se retrouveront deux ans plus tard, en 2002, pour un autre théâtre filmé, avec 8 femmes. « Ozon recherchait une certaine artificialité, mais paradoxalement il en ressort quelque chose de très authentique. » La jeune comédienne, aujourd’hui également habituée à jouer dans un registre beaucoup plus réaliste, n’a pas de préférence pour un style de jeu par rapport à l’autre, mais aime « avoir la liberté de passer d’un registre à l’autre ». Le rôle qu’elle campe dans 8 femmes, Marguerite, la benjamine de la famille, fraîche et innocente, est en quelque sorte le reflet de ce qu’elle était à l’époque, la jeune première face à un casting d’actrices quatre étoiles. La fin du film révèle que Marguerite a en fait manipulé toutes les femmes de la famille, et mène le jeu depuis le début. Ozon a ainsi en quelque sorte mis la jeune première en avant par rapport à ces grandes actrices. Même si pour Ludivine Sagnier « Marguerite est plus un double d’Ozon, qui prend le dessus, manipule toutes ces comédiennes, qui pensaient être les stars, pour se mettre lui en avant ». Les coulisses de cette séquences sont pour le moins ironiques, puisque Ludivine Sagnier révèle que les contre-champs ont été tournés en premiers dans un ordre bien précis pour libérer les actrices, et qu’au final elle a du jouer ses plans de face, presque seule, n’ayant plus que pour auditoire Firmine Richard et Catherine Deneuve. Mais Ludivine Sagnier retire de cette expérience que des bons souvenirs : « J’ai plus appris en deux mois de tournage qu’en huit ans de cours. J’ai appris que les actrices étaient fragiles ».

Ozon transformera ensuite à jamais l’image de Ludivine Sagnier, en créant avec elle le personnage de la blonde angélique, objet de tous les désirs, dans Swimming Pool. Elle devient alors l’incarnation du fantasme pour de nombreux réalisateurs (et spectateurs…), dont Claude Chabrol qui la met entre François Berléand et Benoît Magimel, dans La Fille coupée en deux. Ludivine Sagnier y incarne une jeune fille séduisante et innocente qui va finir par se faire pourrir par la perversité des autres. « Il y a ce côté Belle de jour, lorsque Catherine Deneuve, en robe blanche, se fait asperger de boue. ». Assez étonnamment, c’est après l’avoir vue en fée Clochette dans Peter Pan de P.J. Hogan, que Claude Chabrol l’a choisie. « Ce doit être pour son ambiguïté, une fille qui cherche sa liberté, mais qui finit prisonnière. Le personnage de Gabrielle est un peu pareil, elle cherche la liberté à tout prix, préfère faire ses propres choix plutôt que d’aller vers la facilité. » François Bégaudeau saute sur l’occasion pour savoir si, elle aussi, dans sa carrière, a parfois refusé des opportunités pour garder une certaine liberté. Ludivine Sagnier, non sans mal, finit par avouer qu’elle a refusé le rôle de Marion Cotillard dans Jeux d’enfants de Yann Samuell, « et heureusement car c’est sur ce tournage qu’elle a rencontré Guillaume Canet ».

Claude Miller avait déjà offert à Ludivine Sagnier un rôle dans la même mouvance en 2003 dans La Petite Lili, où une jeune actrice usait de ses charmes pour gravir les marches du succès. « Si Lili donne tout pour sa carrière, c’est par instinct de survie. J’ai rencontré beaucoup de monde dans ce métier qui échouait dans la réalité, et se rattrapait dans la fiction. Ils avaient alors l’illusion de ne pas vivre quelque chose de raté. » Une scène du film montre Lili à l’arrière d’une voiture au téléphone avec son attaché de presse. Alors encore débutante Ludivine Sagnier qui ne connaissait pas ça, le joue comme une caricature de l’actrice. Mais plusieurs années après, elle s’est surprise dans cette même situation dans la réalité. « Il y a un côté prétentieux, parce que ça vient d’une actrice et que c’est énervant. Mais ce métier ne se résume pas à incarner un rôle lors d’un tournage. En tant qu’actrice je ne veux pas agir que d’un point de vue artistique sur un film, ce qui implique aussi de le défendre par divers moyens. » Dans le film de Miller, Lili est partagée entre un jeune réalisateur plutôt axé vers un cinéma d’auteur, et un vieux de la vieille qui lorgne vers le cinéma populaire. L’occasion de savoir dans quelle mouvance Ludivine Sagnier se retrouve le plus. « En tant que spectatrice, je suis plus cinéma d’auteur, mais je ne suis pas rebutée par ce qui est plus commercial. Au niveau de mes choix, je suis un peu superstitieuse, j’aime retrouver dans un film quelque chose qui me rattache à ma vie privée. » Si elle a effectivement oscillé entre les deux registre, on remarque quand même que sa filmographie compte quand même une majorité de films d’auteur.

Film d’auteur par excellence, Une aventure de Xavier Giannoli, où elle incarne une somnambule. « Je n’ai pas reconnu le film que j’ai tourné ». Et pour cause, Giannoli n’avait pas moins de cent heures de rushes au moment du montage, pouvant donner lieu à des dizaines de films différents. « La dernière écriture d’un film ne dépend pas de l’imaginaire des acteurs. » Ludivine Sagnier se souvient tout particulièrement d’une scène d’improvisation face à un (vrai) psychiatre, qui ne disait pas grand-chose. « J’ai tout donné, et Xavier Giannoli a centré la séquence sur le psychiatre. On ne me voyait que de dos. J’étais très déçue, mais Xavier m’a expliqué que l’intérêt à ce moment du film c’était le regard médical et pas le désespoir de mon personnage. » « C’est très satisfaisant de pleurer devant une caméra, de tout donner, on se vide sans que les autres ne sachent ce qui vient personnellement de vous. Mais ce n’est cependant pas un gage de qualité. » Le rôle que tient Ludivine Sagnier dans Une aventure est très fort, et nécessite de se mettre dans un état particulier, celui d’une somnambule. François Bégaudeau cherche alors pas tous les moyens de comprendre comment on se prépare à un tel rôle et comment on peut ressortir cet état juste au moment où « Action » retentit. Ludivine Sagnier peine à trouver une réponse. « On se prépare longtemps à l’avance, on met comme des notes dans sa tête, et on fait revenir les choses au moment de la prise. Maintenant comment tout ça fonctionne je ne saurais pas vraiment l’expliquer, c’est de l’ordre de l’intime. L’authenticité est aussi une technique, c’est une fausse sincérité. »

Mais le jeu peut aussi être une pure libération, comme ce fut le cas avec son rôle de jeune fille attardée dans Pieds nus sur les limaces de Fabienne Berthaud. « J’ai demandé à Fabienne si je devais jouer Lily comme Rain Man. Elle m’a répondu que non, car elle n’est que dans des décalages, donc il ne fallait pas jouer la folie mais au contraire la réalité. J’ai énormément axé sur le côté enfantin. » Ce tournage a été une des plus belles expériences pour la comédienne qui a nouer une vraie relation d’amour avec sa réalisatrice et sa partenaire Diane Kruger. « C’est un film qui m’a rendue heureuse. On faisait énormément d’improvisation. Cela peut paraître paradoxal car le scénario était très bien écrit, mais c’est justement le fait d’avoir une base solide qui fait que l’on peut aller autour, en sachant que l’on va toujours retomber sur ses pattes. » « La folie du personnage permettait tout, c’était un rôle très extraverti. Je n’ai jamais été aussi inattendue. Ca a été douloureux de quitter Lily pour mon rôle dans Crime d’amour qui était plus cadré. »

Autre tournage qui a surement été très instinctif, celui des Chansons d’amour de Christophe Honoré, avec son côté très Nouvelle Vague. « C’est un film très spontané. On a tourné en février, le film a été monté en mars, et en mai on le présentait à Cannes. » Pourtant l’extrait choisi par François Bégaudeau pour montrer le côté très naturel, sincère du film, n’a pas eu une construction très spontanée. La scène où Julie discute avec sa mère de sa relation à trois a fait souffrir l’équipe. Elle a été répétée maintes et maintes fois, et son tournage a été une vraie galère. « Rien n’était naturel dans l’élaboration de cette scène. Au final tout le monde était déçu. C’est marrant que vous ayez cette impression là ». Et pourtant on est surement pas mal à partager l’impression de François Bégaudeau.

Après plus de deux heures à écouter cette passionnante master-class, il est bientôt temps de se quitter. Un dernier mot quand même sur l’avenir de l’actrice, qui se verrait bien passer du côté de l’écriture, pour s’offrir des rôles qu’on ne lui propose pas. Par contre il n’est pas question de passer derrière la caméra, à l’instar de ses consœurs Mélanie Laurent, Maïwenn ou encore Valérie Donzelli, « l’écriture des images étant l’affaire d’une vie ».